Réseau cristallin

Ce ne sont pas des photographies de voyages qu’Alexandre Christiaens livre mais les photographies d’un voyageur. Habité de l’ailleurs, de la vague et des océans qu’il photogra-phie depuis le bateau, mais aussi des éléments, filets et roches auxquels répondent l’échine d’un chien, la tension d’un dos, l’épaule d’une femme. Chantiers marins, grottes, temples et fronts de mer com-posent ce voyage photographique, ce Réseau cristallin où se mêlent l’histoire et la réalité comme des légendes à chaque fois racontées. Partir, s’éloigner, se frotter au monde et ses éléments … « y trouver du sens, poursuivre et parcourir des lieux, des espaces, des terri-toires, en poétiser la forme, y en-gager le Corps, entier » Et tout comme Ulysse, au fil de ses voyages, chercher à se re-trouver.

Grèce, 2002/2017 © Alexandre Christiaens

Dans son interprétation cinématographique (2008) du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1794), Olivier Smolders déclare, alors qu’il emmène son spectateur sur les traces du peuple Massaï : « L’une des principales difficultés que rencontre le voyageur (…) consiste à renoncer aux images qui sommeillaient en lui avant qu’il ne prenne la route. » La formule est d’autant plus juste lorsqu’elle s’applique – et c’est naturellement à cela que renvoie le cinéaste – à un voyage dont l’existence même serait conditionnée par les images, fixes ou animées, qui en ressortiront. Ce voyage, nous l’imaginons d’emblée exotique – car ou sinon, à quoi bon le documenter ? – mais dans le sens houellebecquien du terme, tout comme Gauguin déclarait : – « Voici Tahiti VRAIE, c’est-à-dire : FIDELEMENT IMAGINÉE » (les majuscules sont de lui). La globalisation (ou quel que soit le terme que l’on veuille mettre sur le phénomène qui nous permet de retrouver à des milliers de kilomètres de distance des environnements régis par des codes similaires aux nôtres) a rendu la recherche de l’authenticité obsolète, pour ne pas dire légèrement obscène.

Alexandre Christiaens en est bien conscient, lui dont les images ne prétendent pas reproduire un ailleurs hypothétique, mais envisagent celui-ci comme un socle sur lequel elles se construisent. Si exotisme (au sens d’altérité) il y a, c’est davantage dans le décalage entre le sujet et la manière dont le photographe l’aborde. Ainsi rapporte-t-il d’Inde des visions de constructions – un bateau en bois, un antique cinéma – absorbées par la nuit. Du Mont Athos il saisit l’ombre parfaitement triangulaire qui s’étend sur terre et mer, laissant au spectateur le soin d’imaginer la masse qui surplombe le paysage. Il photographie les montagnes du Liban comme un corps de femme, et réciproquement. Au loin s’étendent les camps de réfugiés de la plaine de la Bekaa, une cartographie douloureuse évoquée par la superposition d’une vieille feuille de métal sur l’infini du ciel.

Cet élément qui parasite symboliquement un paysage à première vue idyllique, montre aussi l’intérêt du photographe pour saisir au plus près la texture des éléments : des filets de pêche sur le sol, la peau d’une chienne efflanquée, les branches d’un cyprès. En Roumanie, dans les grottes dont il explore les profondeurs, c’est encore la matière, celles des concrétions, qui fait l’objet de toute son attention. Tout comme dans ses paysages extérieurs nocturnes, la lumière, dont la présence semble à peine tolérée, est réduite à sa plus simple expression.

Ce jeu sur textures et lumière trouve son expression la plus aboutie dans les marines, qui occupent une place particulière dans l’œuvre d’Alexandre Christiaens. Qu’elles fixent la houle atlantique telle une montagne d’eau figée, ou transforment une mer étale en un voile de soie noire s’étendant jusqu’au rivage, ses images confèrent une forte matérialité à un élément qui, depuis toujours, incarne le côté insaisissable du monde terrestre. Certaines sont réalisées depuis un bateau sur l’océan, d’autres depuis la terre – d’autres enfin, jouent à nous laisser dans le doute. Il n’est pas anodin que le visiteur soit accueilli par la vue d’une étrange construction de béton, sorte de temple contemporain inachevé comme en écho au Parthénon présenté de l’autre côté de la paroi, érigée sur la mer. Deux univers se télescopent et se complètent : parfaite stabilité d’un côté (en l’occurrence, il s’agit de la pile d’un pont en construction), élément mouvant de l’autre. A bien des égards, cette complémentarité constitue la base de la réflexion artistique d’Alexandre Christiaens.

Pierre-Yves Desaive
(Texte paru dans le Photographie Ouverte n°173 de septembre 2017